
Une méthode née dans les salles machines de Berne
En 1975, l’Office fédéral de l’organisation crée HERMES pour encadrer les projets informatiques de l’administration fédérale suisse. À cette époque, la gestion de projet n’existe pas encore comme discipline formalisée: le PMI vient à peine de publier son premier référentiel, et PRINCE2 n’apparaîtra que dix ans plus tard. HERMES naît donc dans un contexte très spécifique, celui des grands systèmes informatiques gouvernementaux, avec un objectif pragmatique: structurer des projets qui dérapent en coûts et en délais.
La méthode porte alors les traits de son époque. Elle est séquentielle, détaillée, pensée pour des projets longs où la planification initiale prime sur l’adaptation en cours de route. Son périmètre se limite aux projets IT et son public se réduit aux équipes techniques de la Confédération.
La refonte de 1986 et les décennies de maturation
Onze ans après sa création, HERMES connaît sa première refonte majeure. La version de 1986 modernise la méthode pour accompagner l’évolution rapide des systèmes d’information. Les ordinateurs personnels se généralisent, les architectures client-serveur remplacent les mainframes, et la méthode doit suivre.
Les mises à jour de 1995 (HERMES SA) puis de 2003 poursuivent cette logique d’adaptation technologique. Chaque révision enrichit la méthode sans remettre en question son postulat fondateur: HERMES reste un outil pour les projets informatiques, par et pour l’administration fédérale.
Ce positionnement étroit, qui peut sembler limitant, a paradoxalement permis à HERMES de survivre là où d’autres méthodes gouvernementales ont disparu. En restant proche de ses utilisateurs et de leurs contraintes réelles, la méthode a accumulé un capital d’expérience pratique que les référentiels plus généralistes ne possèdent pas.
2013: le virage universel de HERMES 5
La cinquième version marque une rupture. HERMES 5, publiée en 2013, abandonne son orientation exclusivement informatique pour devenir une méthode applicable à tout type de projet: organisationnel, développement de services, transformation métier. Ce changement n’est pas cosmétique. La structure même de la méthode est repensée autour d’un système modulaire de scénarios (des configurations prédéfinies adaptées à différents types de projets) qui remplace l’approche monolithique des versions précédentes.
HERMES 5 introduit également le tailoring, c’est-à-dire la capacité d’adapter la méthode à la complexité réelle du projet plutôt que d’appliquer un cadre uniforme. Un projet de réorganisation d’un service de 15 personnes n’a pas les mêmes besoins méthodologiques qu’un programme de transformation numérique à l’échelle d’un département fédéral. HERMES 5 reconnaît cette réalité.
L’autre décision structurante est la publication comme standard ouvert gratuit, reconnu par l’association eCH sous la référence eCH-0054. Dans un marché où les méthodes de gestion de projet sont typiquement commercialisées par des organismes privés, le choix suisse de la gratuité et de l’ouverture constitue un modèle singulier: la méthode est financée par l’impôt et accessible à quiconque souhaite l’utiliser, sans frais de licence ni d’adhésion.
HERMES 2022: l’agilité sans dogme
La version 2022 répond au défi que toutes les méthodes structurées affrontent depuis une décennie: comment intégrer l’agilité sans se renier? La réponse de HERMES est élégante par sa simplicité. Plutôt que de créer un énième framework agile ou de tenter une fusion hasardeuse entre cascade et itérations, HERMES 2022 traite l’exécution agile comme une “boîte noire”.
Concrètement, la méthode définit les interfaces de résultats (ce que le projet doit produire), les rôles de gouvernance et les exigences de reporting, mais ne prescrit pas comment l’équipe de réalisation s’organise en interne. Si l’équipe travaille en Scrum, elle applique Scrum. Si elle préfère Kanban ou SAFe, libre à elle. HERMES fournit le cadre de pilotage sans interférer avec l’auto-organisation de l’équipe agile. Le chef de projet n’a explicitement pas le droit d’intervenir dans l’organisation interne de l’équipe de réalisation.
Cette approche résout un problème que beaucoup de méthodes hybrides créent: le conflit entre la gouvernance traditionnelle et l’autonomie agile. Elle évite aussi le syndrome du “Scrum-but”, ces situations où une organisation prétend pratiquer Scrum tout en imposant des contraintes qui le dénaturent. En séparant clairement les responsabilités, HERMES permet à la gouvernance projet de s’occuper du “quoi” et du “pourquoi” pendant que l’équipe agile gère le “comment”.
Pourquoi 50 ans de survie ne sont pas un accident
La longévité de HERMES s’explique par un cycle de révision ancré dans la pratique. La méthode est continuellement développée par la Chancellerie fédérale en collaboration avec ses utilisateurs réels: administrations cantonales, communes et institutions éducatives. Ce n’est pas un référentiel théorique maintenu par un comité d’experts déconnecté du terrain.
Le résultat est une méthode qui a traversé toutes les modes méthodologiques des cinquante dernières années, de la cascade pure à l’agilité en passant par les approches hybrides, sans jamais se figer ni se diluer. Chaque version a conservé ce qui fonctionnait et intégré ce que la pratique validait.
HERMES 2022, avec sa gestion de programmes, son tailoring par scénarios et son intégration agile en boîte noire, représente l’état actuel d’une méthode qui n’a jamais cessé d’évoluer. Pour les organisations qui cherchent un cadre de gestion de projet structuré sans les coûts de licence des méthodes commerciales, c’est une option qui gagne à être évaluée sur le fond plutôt que sur la notoriété.