Peu de pays disposent d’une méthode de gestion de projet imposée par l’État à l’ensemble de ses services. La Suisse fait exception avec HERMES, standard officiel de la Confédération depuis 1986 et norme eCH-0054 applicable à tous les projets fédéraux. La version 2022, entrée en vigueur en 2023, modernise un cadre méthodologique utilisé depuis près de cinquante ans en y intégrant les approches agiles et hybrides.

Pourquoi une méthode imposée par l’État?
HERMES est née en 1975 comme méthode de conduite de projets informatiques pour l’administration fédérale. Au fil des décennies, son périmètre s’est élargi bien au-delà de l’informatique pour couvrir tout type de projet: développement de services, adaptation organisationnelle, acquisition de biens ou déploiement de solutions métier. Ce qui distingue HERMES d’autres référentiels comme le PMBOK du PMI, c’est son caractère prescriptif: là où le PMBOK propose un corpus de connaissances dans lequel puiser, HERMES définit précisément les phases, les rôles, les documents et les jalons à respecter.
Cette rigueur n’est pas un hasard. Dans une administration fédérale où la traçabilité des décisions et la transparence budgétaire sont des impératifs constitutionnels, un cadre structurant s’avère indispensable pour garantir la redevabilité de chaque projet.
Cinq phases pour structurer un projet
Le modèle classique de HERMES 2022 découpe le cycle de vie du projet en cinq phases séquentielles, chacune ponctuée par un jalon de décision (milestone) qui conditionne le passage à la phase suivante. L’initialisation cadre le projet en identifiant le besoin, en évaluant la faisabilité et en formalisant le mandat de projet, y compris le business case, c’est-à-dire la justification économique de l’investissement envisagé. Le concept approfondit ensuite l’analyse en spécifiant les exigences, en concevant la solution retenue et en planifiant les ressources et les délais, le tout soumis à la validation du comité de pilotage avant d’engager les investissements significatifs.
La réalisation couvre le développement proprement dit de la solution, ses tests et la préparation de l’introduction, avec des livrables produits, vérifiés et documentés conformément aux spécifications du concept. L’introduction organise le déploiement dans l’environnement opérationnel, incluant la migration des données, la formation des utilisateurs et le transfert à l’organisation permanente. La clôture, nouveauté de la version 2022, formalise enfin le bilan du projet à travers un retour d’expérience structuré, l’archivage de la documentation et la libération officielle des ressources, des activités qui existaient auparavant mais restaient dispersées dans les autres phases.
Modules, scénarios et le principe de taillage
HERMES ne se présente pas comme un bloc monolithique. La méthode repose sur 12 modules thématiques (gestion de projet, gestion des risques, gestion de la qualité, etc.) qui regroupent chacun des tâches et des livrables cohérents. Ces modules se combinent en scénarios, c’est-à-dire des configurations prédéfinies adaptées à un type de projet donné.
Cinq scénarios standards couvrent les situations courantes: du projet informatique classique au projet d’acquisition en passant par l’adaptation organisationnelle. Chaque scénario sélectionne les modules pertinents et définit leur séquencement au fil des phases.
Deux mécanismes permettent d’ajuster la méthode à la réalité du terrain. Le sizing adapte le niveau de rigueur à la taille et à la complexité du projet: un petit projet interne ne génère pas la même masse documentaire qu’un programme fédéral pluriannuel. Le tailoring, quant à lui, permet de personnaliser un scénario en ajoutant ou en retirant des éléments pour répondre à des contraintes spécifiques. Ces deux leviers évitent la sur-documentation qui décourage les équipes sans sacrifier la gouvernance que l’administration exige.
Une structure de rôles sur trois niveaux
HERMES définit ses rôles sur trois niveaux hiérarchiques. Au niveau stratégique, le mandant (sponsor) et le comité de pilotage prennent les décisions de gouvernance et valident les jalons. Au niveau opérationnel, le chef de projet coordonne l’exécution, gère les ressources et rend compte au comité. Au niveau spécialiste, les responsables de modules et les experts métier produisent les livrables techniques.
Cette séparation claire des responsabilités facilite la redevabilité: chaque décision est attribuable à un rôle identifié, et chaque livrable a un responsable désigné. La méthode compte au total une vingtaine de rôles, mais seuls quelques-uns sont mobilisés sur un projet de taille modeste grâce au mécanisme de sizing.
Comment HERMES intègre-t-elle l’agilité?
La version 2022 marque un tournant dans l’évolution de la méthode. En plus du modèle classique à cinq phases, HERMES propose désormais un modèle agile à trois phases: l’initialisation subsiste, mais les phases de concept, réalisation et introduction fusionnent en une seule phase d’exécution itérative. Ce modèle autorise des cycles courts de livraison tout en conservant les jalons de gouvernance que l’administration fédérale ne peut pas abandonner.
Un troisième modèle, hybride, combine des éléments des deux approches. Il permet par exemple de conduire la phase de concept de manière classique pour sécuriser le cadrage, puis de basculer en mode itératif pour la réalisation. Cette flexibilité répond à une réalité que connaissent beaucoup de chefs de projet: rares sont les projets qui relèvent intégralement d’une seule approche.
HERMES face aux référentiels internationaux
Face à PRINCE2, la parenté est frappante: les deux méthodes partagent une logique de gouvernance par phases, de gestion par exception et de justification continue du projet. La différence principale tient à l’ancrage institutionnel: HERMES est conçue pour l’administration suisse, PRINCE2 pour un usage générique international.
PM², développée par la Commission européenne, représente un parallèle intéressant: une méthode institutionnelle, ouverte et gratuite, pensée pour un contexte administratif spécifique. Les deux méthodes partagent cette volonté de fournir un cadre accessible sans licence commerciale, ce qui les distingue des référentiels propriétaires.
HERMES reste librement accessible via le site officiel, avec l’ensemble des templates, des descriptions de rôles et des scénarios téléchargeables. Cette ouverture, combinée à l’obligation légale d’utilisation dans les projets fédéraux, explique l’adoption progressive de la méthode au-delà de l’administration centrale, dans les cantons, les communes et certaines organisations parapubliques suisses qui y trouvent un cadre éprouvé et sans coût de licence.