Chaque nouvelle version d’un référentiel s’accompagne de promesses ambitieuses. ITIL v5, publiée en février 2026, n’échappe pas à la règle: périmètre élargi aux produits numériques, gouvernance de l’IA intégrée, durabilité comme principe fondateur. Derrière ces annonces, que trouve-t-on concrètement? Pour un chef de projet IT qui utilise ITIL (Information Technology Infrastructure Library, le référentiel de bonnes pratiques pour la gestion des services informatiques) au quotidien, la question mérite un examen sans complaisance.

Un référentiel qui rattrape le terrain
ITIL 4, sorti en 2019, avait introduit le Service Value System (SVS), une architecture qui relie la demande de valeur à la livraison de résultats en articulant principes directeurs, gouvernance, chaîne de valeur des services et amélioration continue. Le SVS était une avancée conceptuelle réelle, mais son adoption concrète dans les organisations s’est heurtée à une difficulté prévisible: le temps de déploiement d’un référentiel se mesure en années, et le terrain n’attend pas.
Entre 2019 et 2026, l’intelligence artificielle est devenue un outil de production courant, les frontières entre IT et business se sont encore estompées, et la pression réglementaire sur la durabilité s’est matérialisée en obligations concrètes, notamment sous l’impulsion du cadre réglementaire européen. ITIL v5 tente de combler ce décalage en intégrant ces trois évolutions dans sa structure même, plutôt que de les traiter comme des annexes ou des compléments optionnels.
Produits numériques: un changement de vocabulaire ou de paradigme?
L’élargissement le plus commenté d’ITIL v5 est le passage de l’IT Service Management (ITSM, la gestion des services informatiques) à la gestion des produits numériques. En pratique, cela traduit une réalité que la plupart des chefs de projet constatent depuis des années: la distinction entre “mettre un service en production” et “gérer un produit dans la durée” n’a plus grand sens.
Là où ITIL 4 se concentrait encore largement sur le triptyque incidents-changements-niveaux de service, la v5 intègre des préoccupations comme la conception de l’expérience utilisateur, le pilotage par la valeur sur l’ensemble du cycle de vie et la gestion de portefeuille de produits numériques. Le référentiel rejoint une vision que les organisations matures pratiquent déjà, souvent sans l’appui d’un cadre formel.
La question est de savoir si cette formalisation apporte une valeur ajoutée aux équipes qui ont déjà adopté cette approche par nécessité. Pour celles qui en sont encore à une séparation nette entre projet et exploitation, ITIL v5 offre un cadre de transition structuré qui peut faciliter le dialogue entre les équipes de développement et les équipes opérationnelles. Pour les autres, le bénéfice est plus marginal: un vocabulaire commun actualisé, utile pour la communication entre équipes et avec la direction, mais qui ne changera pas fondamentalement les pratiques quotidiennes.
Gouvernance IA: le module qui reflète une urgence réelle
Le nouveau module AI Governance (gouvernance de l’intelligence artificielle) est sans doute la contribution la plus pertinente d’ITIL v5 pour les chefs de projet IT, non pas parce que le cadre proposé est révolutionnaire (les principes de gouvernance IA comme l’éthique, la transparence, la gestion des biais et l’explicabilité des décisions circulent depuis plusieurs années dans la littérature spécialisée), mais parce qu’il les ancre dans un référentiel reconnu par les organisations.
Un chef de projet qui doit intégrer une composante IA dans son périmètre se retrouve souvent à naviguer entre des directives internes improvisées, des recommandations de fournisseurs biaisées et des exigences réglementaires en évolution rapide. Disposer d’un cadre de référence tiers, reconnu et structuré, simplifie les discussions de gouvernance et constitue un outil de légitimation autant qu’un outil de gestion. Concrètement, cela permet au chef de projet de poser un cadre de discussion avec les parties prenantes sans avoir à le construire de toutes pièces.
Le détail du contenu proposé par PeopleCert couvre l’adoption responsable, la gestion des risques spécifiques à l’IA et l’intégration dans les processus ITSM existants, un périmètre raisonnable qui évite l’écueil d’être trop ambitieux sans tomber dans la superficialité.
Durabilité: principe ou déclaration d’intention?
ITIL v5 intègre la durabilité comme principe transversal plutôt que comme module séparé. En théorie, c’est le bon choix, puisqu’un principe transversal irrigue toutes les décisions, du dimensionnement d’infrastructure au choix de cycle de vie d’un produit. En pratique, l’efficacité dépendra entièrement de la manière dont les organisations traduisent ce principe en critères de décision concrets.
L’expérience montre que les principes transversaux sont les plus difficiles à ancrer dans les pratiques quotidiennes. Quand la durabilité est en concurrence avec un délai ou un budget, elle perd presque systématiquement, sauf si elle est adossée à des indicateurs mesurables et à des obligations formelles. ITIL v5 pose le principe, mais la mise en oeuvre reste à la charge de chaque organisation, ce qui laisse planer un doute légitime sur la portée réelle de cette ambition. Le risque est que la durabilité reste un élément de communication institutionnelle plutôt qu’un véritable levier de décision opérationnelle.
Certification: une structure clarifiée
La structure de certification v5 est plus lisible que celle d’ITIL 4: un niveau Foundation, trois parcours spécialisés (Practice Manager, Managing Professional, Strategic Leader) et un module Transformation commun à tous. Les certifications ITIL 4 restent valides, et la Foundation ITIL 4 est acceptée comme prérequis pour les modules avancés v5, un choix de continuité pragmatique qui évite de forcer une recertification massive sans bénéfice réel puisque les fondamentaux n’ont pas changé.
La Foundation v5 est disponible depuis le 12 février 2026 et les modules avancés arrivent progressivement à partir de mars-avril 2026. Pour un professionnel déjà certifié ITIL 4, rien ne presse: la montée en compétence vers la v5 peut se planifier sereinement, d’autant que les changements relèvent davantage de l’extension de périmètre que d’une refonte des principes fondateurs.
Pour un chef de projet IT, l’analyse du blog ITIL officiel résume bien la situation: c’est une évolution, pas une révolution. Le référentiel rattrape le terrain plutôt qu’il ne le devance, ce qui est à la fois sa force (les recommandations sont ancrées dans la réalité) et sa limite (les organisations matures y trouveront peu de surprises). La valeur d’ITIL v5 réside moins dans ses nouveautés que dans sa capacité à fournir un langage commun actualisé pour des conversations qui, dans beaucoup d’organisations, se tiennent déjà sans lui.