Négociation en gestion de projet: 5 situations clés

Scope creep, ressources, fournisseurs, arbitrages, conflits: cinq situations de négociation courantes pour les chefs de projet et les techniques pour les gérer.

Un chef de projet passe une part considérable de son temps à négocier, souvent sans en avoir conscience. Obtenir un développeur pour deux sprints, repousser une demande de modification non budgétée, renégocier un délai avec un fournisseur: ces situations relèvent toutes de la négociation, même si elles ne portent pas ce nom. Or la plupart des chefs de projet n’ont jamais reçu de formation formelle en la matière et improvisent, avec des résultats inégaux.

Cinq situations récurrentes méritent d’être examinées de près, parce qu’elles concentrent l’essentiel des tensions que rencontre un chef de projet au quotidien.

Défendre le périmètre face au scope creep

Le scope creep (glissement du périmètre) commence rarement par une demande frontale. Il arrive par petites touches: “Tant qu’on y est, pourrait-on ajouter…” ou “Ce serait vraiment simple de…”. La difficulté n’est pas de dire non, c’est de le dire sans fracturer la relation avec le demandeur, qui est souvent un sponsor ou un client interne.

La technique la plus efficace ici est celle des questions calibrées, popularisée par Chris Voss, ancien négociateur du FBI. Plutôt que de refuser, on renvoie la contrainte au demandeur: “Comment souhaitez-vous que nous absorbions ce changement sans décaler la livraison?” ou “Quel élément du périmètre actuel accepteriez-vous de différer pour intégrer celui-ci?”. Ces questions ne contiennent aucun “non” mais rendent visible le coût de la demande, ce qui suffit souvent à la recadrer.

Obtenir des ressources dans une organisation matricielle

Dans une structure matricielle, le chef de projet n’a aucune autorité hiérarchique sur les personnes dont il a besoin. Obtenir un expert pendant trois semaines suppose de convaincre son responsable fonctionnel, qui a ses propres priorités. C’est une négociation distributive classique (un seul variable, le temps de la ressource) qui peut devenir intégrative si l’on élargit le périmètre de la discussion.

Le principe d’intérêts plutôt que de positions, formulé par Fisher et Ury dans leur ouvrage fondateur Getting to Yes (1981), prend ici tout son sens. La position du responsable fonctionnel est “je ne peux pas libérer cette personne”. Son intérêt réel est peut-être de ne pas compromettre un livrable interne prévu la même semaine. Si l’on identifie cet intérêt, on peut proposer un décalage, un temps partiel ou un échange de compétences qui satisfait les deux parties.

Renégocier un délai fournisseur sans rompre la relation

Un fournisseur annonce un retard de deux semaines. La tentation est d’invoquer les pénalités contractuelles. C’est parfois nécessaire, mais dans un projet de longue durée où la collaboration doit se poursuivre, cette approche crée plus de problèmes qu’elle n’en résout.

Le concept de BATNA (Best Alternative to a Negotiated Agreement, soit la meilleure solution de repli en cas d’échec de la négociation) est ici déterminant. Avant toute discussion, il faut évaluer lucidement ce que l’on ferait si le fournisseur ne cédait rien: changer de prestataire en cours de route? Absorber le retard? Réduire le périmètre de la livraison? Connaître sa BATNA permet de négocier avec fermeté sans agressivité, parce qu’on sait exactement jusqu’où l’on peut aller et à quel moment il vaut mieux accepter un compromis.

En pratique, proposer un rattrapage partiel (livraison en deux lots au lieu d’un) donne souvent de meilleurs résultats qu’une confrontation directe sur le délai initial.

Arbitrer un changement de périmètre avec le sponsor

Quand un changement de périmètre dépasse le seuil de décision du chef de projet, il faut obtenir un arbitrage du sponsor. La difficulté est double: il faut présenter les options de manière à ce que la décision soit réellement éclairée, tout en orientant la discussion vers le choix que l’analyse technique recommande.

L’ancrage (anchoring) joue ici un rôle central. La première option présentée cadre l’ensemble de la discussion. Si l’on commence par l’option la plus coûteuse en détaillant ses avantages, les suivantes paraîtront raisonnables par comparaison. Si l’on commence par l’option recommandée, c’est elle qui servira de référence. Ce n’est pas de la manipulation: c’est de la structuration de la décision, et c’est exactement ce que l’on attend d’un chef de projet qui maîtrise son sujet.

Résoudre un conflit entre membres de l’équipe

Deux membres de l’équipe s’opposent sur une approche technique et chacun campe sur sa position. Le chef de projet n’est ni juge ni arbitre, il est médiateur, et la médiation est une forme de négociation à trois.

La technique du mirroring (reformulation en écho), également empruntée à Voss, consiste à répéter les deux ou trois derniers mots de ce que vient de dire l’interlocuteur. Cela paraît simpliste, mais l’effet est puissant: la personne se sent écoutée et développe spontanément son raisonnement, révélant souvent l’intérêt réel derrière la position affichée. Combiné avec le labeling (nommer explicitement l’émotion perçue: “On dirait que la fiabilité de cette solution vous préoccupe particulièrement”), le mirroring désamorce la dimension émotionnelle du conflit et ramène la discussion sur le terrain technique.

Ce qui distingue un chef de projet qui négocie bien

Ces cinq situations partagent un point commun: dans chaque cas, le chef de projet négocie sans pouvoir hiérarchique. Il ne peut ni ordonner ni menacer, du moins pas sans conséquences disproportionnées. Les techniques de Fisher et Ury comme celles de Voss convergent sur ce point: la négociation efficace repose sur la compréhension de l’autre partie, pas sur le rapport de force. Un chef de projet qui prend le temps d’identifier les intérêts réels de ses interlocuteurs avant de chercher une solution dispose d’un avantage considérable, parce que la plupart de ses homologues ne le font pas.