La plupart des chefs de projet n’ont pas choisi l’aménagement de leur bureau. L’open space était là avant eux, et il y sera probablement encore après. Pourtant, l’environnement de travail affecte directement la productivité de l’équipe, la qualité des livrables et la fiabilité des estimations. Si le chef de projet ne peut pas abattre les cloisons qui n’existent plus, il peut en revanche structurer le travail de son équipe pour compenser les effets négatifs du plateau ouvert.

Pourquoi l’open space pose un problème spécifique aux équipes projet
Les recherches convergent: une étude de la Harvard Business School (Bernstein et Turban, 2018) a mesuré une chute d’environ 70% des interactions en face-à-face après la suppression des cloisons. Une méta-analyse de 2022 portant sur 46 études empiriques confirme que les open spaces arrivent derniers sur tous les indicateurs: concentration, satisfaction, santé et performance.
Pour une équipe projet, le problème est double. D’un côté, le chef de projet et ses collaborateurs ont besoin de plages de concentration pour les tâches analytiques: construire un WBS (Work Breakdown Structure, la décomposition structurée des livrables), affiner les estimations, évaluer les risques. Cal Newport nomme ce type de travail le “deep work”, un travail cognitif profond qui exige une attention soutenue sans interruption. De l’autre, les interruptions constantes de l’open space fragmentent ces plages. Les données montrent qu’un travailleur en plateau ouvert est interrompu toutes les 3 minutes en moyenne, et qu’il lui faut 25 minutes pour retrouver son niveau de concentration.
Le chef de projet n’a généralement pas le pouvoir de réaménager les locaux. Mais il dispose de leviers concrets pour protéger la concentration de son équipe.
Instaurer des “Library Rules” dans l’espace de l’équipe
Le concept de “Library Rules” (règles de bibliothèque) vient de Basecamp, la société de David Heinemeier Hansson et Jason Fried. Le principe est simple: dans la zone de travail de l’équipe, le silence est la norme par défaut, les conversations se font à voix basse, et toute discussion de plus d’une minute se tient en dehors de la zone, dans un espace dédié ou un couloir.
En pratique, cela demande un accord explicite de l’équipe. Le chef de projet peut l’introduire lors d’une rétrospective ou d’un atelier d’équipe, en s’appuyant sur les données: si les interruptions font commettre 50% plus d’erreurs (ce que les études confirment), l’équipe a un intérêt collectif à les réduire. Les Library Rules ne sont pas une contrainte imposée par la hiérarchie, mais un accord d’équipe au service de la qualité du travail.
Structurer des plages de travail protégées
La deuxième stratégie consiste à bloquer des créneaux sans interruption dans l’agenda de l’équipe. Les “no-meeting mornings”, par exemple, réservent les matinées au travail de fond et concentrent les réunions l’après-midi. Cette approche s’appuie sur une réalité cognitive: la capacité de concentration est plus élevée en début de journée pour la majorité des individus.
Le chef de projet peut aller plus loin en identifiant les phases du projet qui exigent le plus de concentration. La phase de planification initiale, les périodes d’estimation détaillée, la préparation des revues de jalon: autant de moments où l’équipe bénéficie de plages protégées. Il ne s’agit pas de bloquer systématiquement tous les échanges, mais de distinguer les moments où la collaboration est productive de ceux où elle est une interruption.
Négocier des espaces de repli
Même dans un open space intégral, il existe souvent des salles de réunion sous-utilisées, des espaces informels ou des zones calmes que le chef de projet peut réserver pour son équipe pendant les phases de travail intense. La négociation avec le facility management ou la direction n’est pas toujours simple, mais elle est légitime: si la masse salariale représente 80% des coûts d’une entreprise contre 10% pour l’immobilier, investir un peu d’espace pour protéger la productivité est un calcul rationnel.
Dans les organisations qui pratiquent l’activity-based working (ABW), un modèle où les employés n’ont pas de poste fixe et choisissent leur espace selon la tâche, le chef de projet peut encourager son équipe à utiliser les zones de concentration disponibles plutôt que de rester par habitude dans la zone ouverte.
Défendre le travail à distance pour les phases de production
Le travail hybride offre une réponse naturelle aux limites de l’open space. Les jours de présence au bureau servent à la coordination, aux ateliers collaboratifs et aux revues. Les jours à distance servent au travail de fond: rédaction de documents, analyse, préparation des livrables.
Le chef de projet qui défend cette organisation auprès de sa direction n’en fait pas un avantage social, mais un outil de gestion de la qualité. Un plan de projet rédigé dans le calme d’un bureau personnel sera plus fiable que le même document écrit entre deux conversations de collègues au téléphone.
Comment intégrer ces pratiques dans la gouvernance du projet
Ces stratégies s’intègrent dans la gouvernance du projet comme n’importe quelle règle de fonctionnement de l’équipe. Le chef de projet peut les documenter dans la charte d’équipe ou dans le plan de management du projet, aux côtés des règles de communication et des rituels d’équipe.
L’essentiel est de traiter l’environnement de travail comme un facteur de risque identifié. Un registre des risques qui mentionne “open space = interruptions fréquentes = erreurs d’estimation” et qui prévoit des mesures d’atténuation (Library Rules, plages protégées, travail à distance) est plus utile qu’un registre qui ignore la réalité quotidienne de l’équipe. Le chef de projet qui prend en main les conditions de travail de son équipe n’outrepasse pas son rôle: il l’exerce pleinement.