
Des chiffres alarmistes, puis la correction
En 2019, un rapport du Shift Project estimait qu’une heure de streaming vidéo générait autant de CO2 qu’un trajet de 6 kilomètres en voiture. Le chiffre a circulé largement et a contribué à installer l’idée que les réunions en ligne constituaient un problème environnemental majeur. En 2020, l’Agence Internationale de l’Énergie a publié un correctif: l’estimation initiale était surestimée d’un facteur 90.
Cette correction n’a pas reçu la même couverture médiatique que l’alarme initiale. Le résultat: beaucoup de professionnels, chefs de projet inclus, naviguent avec des ordres de grandeur faux sur l’impact réel de leurs outils numériques. Un recadrage factuel s’impose, d’autant que ces chiffres erronés continuent d’alimenter des présentations et des politiques internes dans certaines organisations.
Ce que consomme réellement une visioconférence
L’empreinte carbone numérique (l’impact climatique total des usages numériques, incluant fabrication des appareils, transport des données et fonctionnement des datacenters) est un sujet où les ordres de grandeur comptent plus que les décimales.
Selon les données de Carbon Brief, trente minutes de vidéo en streaming représentent environ 18 grammes de CO2e (CO2 équivalent, unité qui agrège tous les gaz à effet de serre ramenés à l’équivalent dioxyde de carbone). Pour une réunion d’une heure en visioconférence, l’ordre de grandeur se situe entre 30 et 50 grammes par participant, selon la qualité vidéo et la localisation des datacenters.
La documentation technique de Zoom permet de comprendre la mécanique sous-jacente: une heure en vidéo HD consomme entre 270 et 540 Mo de bande passante, contre 36 Mo en audio seul. La vidéo multiplie donc la consommation de données par un facteur 8 à 15, ce qui se répercute proportionnellement sur la sollicitation des datacenters.
Pour situer ces chiffres dans un contexte concret, une heure de visioconférence en vidéo représente à peu près l’équivalent carbone de 150 à 200 mètres en voiture. C’est mesurable, mais ce n’est pas du même ordre qu’un déplacement professionnel, et cette comparaison permet de replacer le débat à sa juste échelle.
Où se cache le vrai coût environnemental
Le streaming vidéo pendant les réunions ne représente qu’environ 5% de l’empreinte numérique totale d’une organisation. Le reste provient de la fabrication des terminaux (ordinateurs, smartphones, écrans), du stockage de données et du fonctionnement permanent des infrastructures réseau.
The Shift Project estime que le numérique dans son ensemble représente 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, avec la vidéo comme principal consommateur de bande passante (60% du trafic mondial). Mais dans cette enveloppe globale, c’est la multiplication des appareils et leur renouvellement qui pèse le plus lourd, bien davantage que l’usage quotidien. Un ordinateur portable génère environ 300 à 400 kg de CO2 lors de sa fabrication, soit l’équivalent de plusieurs milliers d’heures de visioconférence.
Pour un chef de projet, cette distinction est importante: optimiser les pratiques de réunion en ligne a un effet réel mais limité sur l’empreinte carbone. L’impact principal se joue au niveau des politiques d’équipement et d’infrastructure, qui dépassent généralement le périmètre d’un projet individuel mais relèvent de la gouvernance organisationnelle.
Réunion en ligne ou en présentiel: le calcul de la distance
La question environnementale la plus pertinente pour un chef de projet n’est pas “faut-il couper sa caméra?” mais plutôt “cette réunion doit-elle être en présentiel ou en ligne?”. La réponse dépend essentiellement de la distance de déplacement.
Un trajet aller-retour de 30 kilomètres en voiture génère environ 5 à 6 kg de CO2, soit l’équivalent de plus de cent heures de visioconférence. Le seuil au-delà duquel le présentiel devient moins vertueux que le virtuel est donc très bas: dès que les participants doivent prendre leur voiture, la réunion en ligne est presque toujours préférable du strict point de vue environnemental.
Ce calcul se complique quand le présentiel apporte une valeur qualitative difficile à reproduire en ligne. Un atelier collaboratif de type design thinking, une résolution de conflit entre parties prenantes ou un lancement de projet bénéficient de la richesse d’interaction du face-à-face. Dans ces cas, le déplacement est un investissement justifiable par la qualité du résultat. Mais pour une synchronisation hebdomadaire de trente minutes entre collègues qui se connaissent bien, le présentiel est rarement le choix rationnel, ni du point de vue du temps ni du point de vue environnemental.
Ce que le chef de projet peut concrètement faire
Les émissions Scope 3 (les émissions indirectes dans la chaîne de valeur d’une organisation, incluant les déplacements et les outils numériques des collaborateurs) sont de plus en plus suivies par les entreprises soumises à des obligations de reporting extra-financier. Le chef de projet n’est généralement pas responsable de la stratégie RSE de son organisation, mais ses décisions opérationnelles sur les réunions y contribuent directement.
Trois leviers sont à sa disposition.
Le premier, et de loin le plus efficace, consiste à réduire le nombre de réunions. Une réunion qui n’a pas lieu ne consomme rien: ni temps, ni bande passante, ni énergie serveur. Avant chaque réunion récurrente, la question “cette réunion produit-elle encore un résultat exploitable?” mérite d’être posée régulièrement, idéalement lors d’un audit trimestriel des récurrences.
Le deuxième levier porte sur l’ajustement du format au besoin réel. Une réunion de synchronisation rapide fonctionne parfaitement en audio seul, ce qui divise par dix la consommation de bande passante. La vidéo apporte une valeur réelle dans les échanges complexes, les premiers contacts ou les situations où le langage non verbal est important; elle est superflue pour un point d’avancement entre collègues qui travaillent ensemble depuis des mois.
Le troisième levier concerne l’enregistrement. L’enregistrement systématique des réunions génère du stockage serveur permanent et une consommation d’énergie continue. Un compte rendu structuré de cinq lignes, rédigé pendant ou juste après la réunion, remplace avantageusement une heure de vidéo que personne ne regardera, tout en consommant une fraction infime des ressources et en étant plus rapide à consulter.
Les chiffres corrigés par l’AIE montrent un impact modeste par réunion, mais significatif par accumulation à l’échelle organisationnelle. L’argument environnemental vient ainsi renforcer un argument déjà solide: chaque réunion superflue gaspille du temps, de l’argent et des ressources, et l’empreinte carbone n’est qu’une raison supplémentaire de ne tenir que les réunions qui produisent un résultat concret.