
Six styles pour un seul chef de projet
En 2000, Daniel Goleman publie dans la Harvard Business Review une étude fondatrice sur le leadership, intitulée Leadership That Gets Results. À partir de données collectées auprès de 3 871 cadres dirigeants, il identifie six styles de leadership distincts, chacun ancré dans une composante de l’intelligence émotionnelle. La conclusion principale de cette recherche est contre-intuitive: les leaders les plus performants ne se limitent pas à un style, ils en maîtrisent plusieurs et les alternent selon la situation.
Pour le chef de projet, cette conclusion prend une résonance particulière. Contrairement au manager fonctionnel qui travaille avec une équipe stable dans un environnement prévisible, le chef de projet navigue entre des phases aux exigences radicalement différentes, des équipes temporaires aux niveaux de maturité hétérogènes et des parties prenantes aux attentes contradictoires. Le style de leadership n’est pas une question de personnalité: c’est une question de lecture du contexte.
Le cadre Goleman appliqué aux projets
Les six styles identifiés par Goleman se transposent directement aux situations rencontrées en gestion de projet.
Le style coercitif repose sur une posture directive: le chef de projet prend les décisions seul et attend une exécution immédiate. En contexte projet, ce style trouve sa place dans les situations de crise, lorsqu’un dépassement de délai critique impose des décisions rapides sans consultation prolongée. Son efficacité est réelle mais limitée dans le temps, car il dégrade le climat d’équipe et la motivation s’il se prolonge au-delà de l’urgence.
Le style autoritaire (au sens de visionnaire, que Goleman appelle authoritative) consiste à donner un cap clair tout en laissant l’équipe choisir le chemin. C’est le style le plus adapté aux phases de lancement, quand il faut aligner une équipe nouvellement constituée autour d’objectifs et d’une vision commune du livrable. Le chef de projet qui maîtrise ce style sait articuler le “pourquoi” du projet de manière à fédérer des contributeurs qui ne se connaissent pas encore.
Le style affiliatif place la relation humaine au centre. Il consiste à créer du lien, à valoriser les personnes et à maintenir l’harmonie. En projet, ce style est précieux après un conflit d’équipe, une réorganisation ou un échec partiel qui a fragilisé la cohésion. Son risque principal est de tolérer la sous-performance par souci d’éviter la confrontation, ce qui peut devenir problématique quand les jalons se rapprochent.
Le style démocratique cherche le consensus par la participation. Le chef de projet qui l’adopte sollicite activement les avis de l’équipe avant de trancher. Ce style fonctionne quand l’incertitude est élevée et que l’expertise technique est répartie entre plusieurs contributeurs. En revanche, il peut conduire à une paralysie décisionnelle si l’équipe n’arrive pas à converger, un risque courant dans les projets où les parties prenantes défendent des priorités divergentes.
Le style meneur de tempo (pacesetting) fixe des standards élevés et les incarne par l’exemple. Le chef de projet qui fonctionne en mode pacesetter travaille autant que son équipe, voire davantage, et attend le même niveau d’engagement. Ce style peut produire des résultats remarquables avec une équipe expérimentée et autonome, mais il conduit à l’épuisement lorsque l’écart entre les attentes et les capacités réelles de l’équipe est trop important.
Le style coach se concentre sur le développement individuel. Le chef de projet investit du temps pour comprendre les aspirations de chaque membre de l’équipe et créer des opportunités d’apprentissage au sein du projet. C’est le style le plus sous-utilisé selon Goleman, alors qu’il produit des effets durables sur la performance et l’engagement.
Choisir en fonction de la phase projet
Chaque phase d’un projet appelle une combinaison différente de styles. En phase de démarrage, le style autoritaire (visionnaire) domine naturellement: l’équipe a besoin d’un cap, d’une compréhension partagée des objectifs et d’un cadre de travail. Le chef de projet qui combine ce style avec une dose de style coach pose les bases d’une équipe qui gagnera en autonomie au fil du temps.
En phase d’exécution, les styles démocratique et affiliatif prennent le relais. L’équipe est opérationnelle, les processus sont en place et le chef de projet peut se permettre de déléguer davantage la prise de décision technique tout en maintenant la cohésion du groupe. C’est aussi la phase où le coaching individuel produit le plus de retour sur investissement, parce que les collaborateurs ont des tâches concrètes sur lesquelles progresser.
En situation de crise, le basculement vers un style coercitif est parfois inévitable. L’important est d’en être conscient et d’en limiter la durée. Un chef de projet qui reste en mode directif après la résolution de la crise perd la confiance qu’il avait construite pendant les phases précédentes.
Le piège du style dominant
La plupart des chefs de projet ont un ou deux styles dominants, souvent acquis par habitude ou par mimétisme de leurs premiers managers. Le problème n’est pas d’avoir un style préféré: c’est de ne pas en avoir d’autre. Le chef de projet qui ne fonctionne qu’en mode meneur de tempo, par exemple, obtient des résultats rapides avec des équipes compétentes mais épuise ses collaborateurs sur les projets longs. Celui qui ne jure que par le style démocratique perd un temps précieux dans les phases où une décision rapide s’impose.
Le diagnostic de son propre répertoire de styles est un exercice utile. Il ne s’agit pas d’un test de personnalité mais d’une analyse honnête de ses comportements récurrents. Quand un projet dérive, quelle est la première réaction? Reprendre le contrôle (coercitif), remotiver l’équipe (affiliatif), chercher des solutions ensemble (démocratique)? La réponse par défaut révèle le style dominant, et par conséquent les styles sous-développés.
L’étude de Goleman montre d’ailleurs que les leaders qui utilisent au moins quatre des six styles, en particulier les styles autoritaire, affiliatif, démocratique et coach, obtiennent les meilleurs résultats en termes de climat organisationnel et de performance. Ce constat rejoint le modèle du leadership situationnel de Hersey et Blanchard, qui postule que le style optimal dépend du niveau de maturité du collaborateur: directif pour les débutants, délégatif pour les autonomes, avec des nuances entre les deux. Pour le chef de projet, cette convergence entre les modèles confirme que la flexibilité n’est pas de l’incohérence: passer d’un style directif en début de projet à un style coach quelques semaines plus tard n’est pas un signe de faiblesse managériale, c’est une marque de compétence situationnelle.