La matrice pouvoir/intérêt classe les parties prenantes. Le registre des exigences liste ce qu’elles demandent. Mais entre la cartographie politique et la spécification technique, un espace reste souvent inexploré: la compréhension de ce que les parties prenantes tentent réellement d’accomplir, de ce qui les freine et de ce qu’elles espèrent gagner.

Un outil emprunté au design stratégique
Le Value Proposition Canvas (VPC) a été développé par Alexander Osterwalder et Yves Pigneur, auteurs de Value Proposition Design (Wiley, 2014). Conçu initialement pour aligner une offre commerciale sur les besoins d’un segment de clientèle, il se compose de deux parties complémentaires.
Le profil client décrit trois dimensions: les “jobs” (les tâches que la personne tente d’accomplir), les “pains” (les obstacles, risques et frustrations qu’elle rencontre) et les “gains” (les résultats positifs qu’elle recherche). La carte de valeur, en miroir, décrit les produits et services proposés, la manière dont ils soulagent les pains et dont ils créent des gains. L’adéquation entre les deux parties constitue le “fit”, le moment où la proposition de valeur répond véritablement aux besoins identifiés.
Remplacer “client” par “partie prenante”
La transposition au contexte projet est directe. Le “client” devient la partie prenante (stakeholder), qu’il s’agisse du sponsor, des utilisateurs finaux, des équipes opérationnelles ou du comité de pilotage. La “proposition de valeur” devient l’ensemble des livrables et résultats que le projet s’engage à produire.
Prenons un exemple concret. Une entreprise lance un projet de digitalisation de ses processus d’approbation de dépenses. La matrice pouvoir/intérêt identifie trois groupes prioritaires: la direction financière, les managers opérationnels et les assistants administratifs. Le VPC va plus loin en explorant chaque groupe selon ses trois dimensions.
Pour les managers opérationnels, les jobs incluent valider les demandes de dépenses rapidement et garder une visibilité sur le budget de leur service. Leurs pains sont le temps perdu à relancer les validations en cascade, l’impossibilité de suivre le budget en temps réel et la lourdeur du processus papier. Leurs gains espérés: réduire le temps consacré à l’administratif et disposer d’un suivi budgétaire accessible à tout moment.
Ce que le VPC révèle que la collecte classique manque
Les méthodes traditionnelles de collecte d’exigences produisent des listes de fonctionnalités: “il faut une notification par e-mail”, “il faut un tableau de bord budgétaire”, “il faut un workflow de validation à trois niveaux”. Ces exigences sont rarement fausses, mais elles sont souvent incomplètes parce qu’elles ne capturent que les solutions envisagées par les parties prenantes plutôt que les problèmes sous-jacents.
Le VPC, en structurant la conversation autour des jobs, pains et gains, fait émerger des besoins que la question “que voulez-vous?” ne révèle pas. Un assistant administratif ne demandera jamais “réduire ma charge cognitive”; il demandera “un formulaire plus simple”. Mais c’est la compréhension du pain réel, la surcharge cognitive liée à la multiplicité des formats et des circuits, qui permet de concevoir une solution adaptée plutôt qu’un simple formulaire numérique reproduisant les défauts du formulaire papier.
Les jobs ne se limitent d’ailleurs pas aux tâches fonctionnelles. Osterwalder distingue trois types: les jobs fonctionnels (accomplir une tâche concrète), les jobs sociaux (préserver son statut, être perçu comme compétent) et les jobs émotionnels (se sentir en contrôle, réduire l’anxiété). Un responsable de service qui résiste à un nouvel outil de reporting n’a peut-être aucun problème fonctionnel avec l’outil; son pain est social, lié à la crainte que la transparence accrue expose les faiblesses de son équipe.
Un atelier de cadrage en 90 minutes
L’utilisation du VPC en atelier de cadrage suit une séquence simple. Le chef de projet rassemble trois à cinq représentants d’un groupe de parties prenantes et travaille d’abord sur le profil (jobs, pains, gains), sans parler de solutions. Cette contrainte est essentielle: elle empêche le réflexe naturel de sauter directement à la spécification technique.
La deuxième phase consiste à remplir la carte de valeur en se demandant, pour chaque pain identifié, comment le projet pourrait le soulager, et pour chaque gain, comment il pourrait le créer ou l’amplifier. Les jobs que le projet ne peut pas adresser sont identifiés explicitement, ce qui clarifie les limites du périmètre dès le départ plutôt qu’en cours de réalisation.
Le résultat n’est pas un cahier des charges: c’est une carte de compréhension qui sert de fondation au cahier des charges. Le cahier des charges décrit ce qu’il faut construire; le VPC explique pourquoi et pour qui, ce qui permet de vérifier, tout au long du projet, que les livrables restent alignés avec les besoins réels.
Quand utiliser le VPC et quand s’en passer
Le VPC fonctionne bien pour les projets à fort enjeu utilisateur: transformation digitale, réorganisation de processus, déploiement d’outils. Il apporte moins de valeur pour les projets purement techniques ou réglementaires où les besoins sont prédéfinis par une norme ou un cadre légal.
Il ne remplace pas les outils de priorisation comme la matrice pouvoir/intérêt ou le RACI, qui répondent à des questions différentes (qui impliquer et à quel niveau). Il les complète en ajoutant une couche de compréhension qualitative que ces outils structurels ne fournissent pas. Utilisé en amont du cahier des charges, le VPC réduit le risque de livrer un projet techniquement conforme mais fonctionnellement décevant, un risque que la plupart des chefs de projet ont rencontré au moins une fois dans leur carrière.